New York, 1983. La belle et élégante Miriam Blaylock (Catherine
Deneuve) mène une vie luxueuse et oisive. En réalité âgée de plus de 3000 ans, elle doit boire du sang humain pour se préserver des atteintes du temps. Pour ce faire, elle utilise un petit
pendentif en forme de clé d'Ânkh qu'elle porte autour du cou, et qui dissimule une lame acérée lui permettant de trancher le cou de ses victimes. Elle a offert, 300 ans auparavant, l’immortalité
à son mari, John Blaylock (David Bowie). Cependant, si elle peut donner l’immortalité à ceux et celles qu’elle choisit, elle ne peut leur garantir de les aimer toujours. Or, l'amour est
l'ultime ingrédient de l'alchimie qui leur assure de ne pas vieillir. Après 3 siècles de vie commune et heureuse, John Blaylock commence à ressentir la réalité d’un vieillissement accéléré qui ne
s’arrête plus, sans pour autant entraîner sa mort. En effet, Miriam est tombée sous le charme de Sarah Roberts (Susan Sarandon), médecin spécialiste du vieillissement, laquelle accède à
une notoriété nouvelle grâce à son dernier ouvrage...
Avant de se fourvoyer dans les blockbusters motorisés et stroboscopiques, Tony Scott fait ici preuve déjà d'une maîtrise exceptionnelle, pour mettre en scène son premier
mais certainement meilleur film (on a même du mal à le croire). Non content d’avoir un casting de choc, le frère de Ridley (dont on sent l’influence à chaque plan), s'offre une superbe intrigue
tirée d’une nouvelle de Withley Streiber, belle mais aussi sombre et macabre, ce qui a dû contribuer dans l'échec du film à sa sortie. Il dilate son histoire au possible pour mieux imposer son
esthétique sophistiquée et glacée. Travellings omniprésents, montage frénétique ou valse de ralentis soignés, lumière diffuse, filtres bleus ou orangés, clairs obscurs tranchés, rideaux qui
volent au vent, colombes blanches filmées au ralenti, cigarettes incessamment consumées, tant pis si ce parti pris esthétique tranché frôle parfois le kitsch 80's, mais cette overdose visuelle
veut, avant tout, susciter le plaisir de l’image chez le spectateur dans un rapport quasiment érotique. À la base, c'est Alan Parker, auréolé du succès de Fame, qui a été contacté par le
producteur Richard Shepherd. Mais Parker lui suggère et le convainct d'offrir la réalisation au frère Scott, alors réalisateur de pubs et de clips. Devenu avec le temps un film majeur du cinéma
américain des années 80, Les Prédateurs est à la fois un film-phare du mouvement gothique, et une œuvre culte du cinéma fantastique et du cinéma gay. Il fait d'ailleurs partie des films
qui ont assuré à Catherine Deneuve le statut (apprécié par l'actrice selon ses dires) d'icône lesbienne. Il comprend en effet une torride scène d'érotisme saphique entre elle et Susan Sarandon,
d'une rare délicatesse, et devenue célèbre en partie grâce à l'utilisation de l'opéra "Lakmé" de Léo Delibes.
Car la musique est très présente. "Trio" de Schubert (que l’on peut également entendre dans Barry Lyndon) ou "Gibet" de Ravel, la musique classique a une fonction
mémorielle réveillant chez John les souvenirs de sa vie passée, dans l’ère des Lumières, s'enchaînant après un déluge de musique contemporaine toute en notes synthétiques et assourdissantes.
Dualité entre l’Eros et le Thanatos, la musique est aussi bien vecteur d’innamoramento que porteuse de mort (tache de sang apparaissant en surimpression sur une partition lorsque John tue
l'élève). En intégrant la dimension homosexuelle au film, Tony Scott n’invente rien. Il inscrit son film dans la tradition des histoires de vampires qui, dès Dracula, ne cessent de jouer
avec une homosexualité plus ou moins latente. Il ne donne cependant plus une image totalement névrosée et refoulée du lesbiannisme. Le dernier plan où Susan Sarandon, devenue vampire,
embrasse une femme avant de contempler, paisible, le lever de soleil sur New York peut même être lu comme une victoire de l'homosexualité assumée. Pas étonnant que le message touche la
communauté gay et lesbienne. Dans le roman, Miriam finit par s'installer à San Francisco, accompagnée d'un autre amant. Mais les producteurs n'ont pas souhaité garder cette fin, estimant que le
personnge doit être puni pour ses actes. Démarrant sur le couple Blaylock dans un nightclub où le groupe de rock gothique Bauhaus nous joue son "Bela Lugosi's dead" (clin d'œil à un des plus célèbres interprètes de
films de vampire), Les Prédateurs redonne aussi du sang neuf au genre horrifique. Il fait apparaître à l’écran une nouvelle génération de vampires plus spleenétiques que sanguinaires. Si
le vampire new wave drague toujours ses victimes la nuit, exit ail, crucifix et dents crochues. Il a aussi la liberté de vivre le jour. Humanisés, ces nouveaux prédateurs ont de fait une
conscience beaucoup plus accrue du temps qui ne cesse de les tirailler tout au long du film. Leur immortalité est même mise en péril. Le film est aussi en phase avec son époque ; en grattant
derrière la sophistication de la mise en scène, on devine sans peine l'allégorie du Sida, le AIDS, tout juste baptisé ainsi en 1983. Cela se représente à travers le dépérissement subit par le
personnage incarné par David Bowie (excellent travail de Dick Smith, responsable des prothèses de vieillissement), l’incompréhension des médecins, l’obsession du sang qui apparaît en insert lors
de la scène d’amour entre Deneuve et Sarandon, etc.
Ainsi et comme souvent avec les vampires, il s'agit d'une histoire d'amour, où l’envoûtement des décors s’unit à la désincarnation des personnages, poursuivis par des rêves refoulés d’éternité et
de rédemption. Cette fable très réussie donc, et chargée de couleurs, ne sombre pas pernicieusement dans le simple effet de style et la noirceur gothique dénués de sens. Quant à la séduction
vampirique, elle a très bien marché sur moi ; je reste toujours aussi absorbé et envoûté devant ce génial polaroïd d'une époque. Eighties, certes, mais très classieux.
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